La double vie d’Agnès Whitfield, professeur à l’École de traduction de Glendon

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Un événement rare s’est produit l’an dernier dans le domaine de la traduction littéraire au Canada : la publication de deux très beaux livres portant sur cette profession méconnue. Publiés sous la direction d’Agnès Whitfield, professeur à l’École de traduction de Glendon, ces deux ouvrages sont l’incarnation même des cultures fondatrices du Canada en ce qu’ils présentent la vie, la carrière et la bibliographie de traducteurs littéraires marquants du Canada. L’aspect le plus remarquable de cette entreprise est qu’une seule et même personne, Mme Whitfield, ait réussi à diriger ces recueils inédits pour les deux langues : traducteurs de l’anglais vers le français, et leurs collègues traduisant du français vers l’anglais.

Writing Between the Lines. Portraits of anglophone literary translators, publié en mars 2006 chez Wilfrid Laurier University Press, est un recueil d’essais faisant le portrait de douze traducteurs littéraires anglophones parmi les plus reconnus au Canada, dont Sheila Fischman, Patricia Claxton, John Van Burek, Linda Gaboriau et John Glassco. Ces portraits, rédigés par différents collaborateurs dont certains sont eux-mêmes traducteurs, rassemblent des renseignements inédits sur leurs vies et sur les chemins et raisons qui les ont menés à la traduction littéraire. Ces textes mettent en lumière les défis complexes propres au travail des traducteurs ainsi que leurs rapports avec les auteurs et les éditeurs. L’ouvrage fait naître de nouvelles perspectives sur le rôle et l’utilité de la traduction littéraire, sur ses procédés et sur l’importance du traducteur pour la culture et la société dans son ensemble.



L’autre ouvrage, Le métier du double : portraits de traducteurs et traductrices littéraires a été publié aux prestigieuses éditions Fides à la fin 2005, dans la collection « Nouvelles études québécoises » du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ). Ce très beau volume, dont la couverture est ornée d’une reproduction d’un tableau du peintre et écrivain québécois Daniel Gagnon, mari de Mme Whitfield, va de pair avec Writing between the Lines et est présentement en cours de traduction vers l’anglais par Wilfrid Laurier University Press.

Les treize traducteurs qui font l’objet d’un portrait dans cet ouvrage sont eux-mêmes des figures marquantes et sont venus à la traduction par des chemins très différents. On y retrouve, parmi d’autres, l’illustre écrivain Michel Tremblay, ainsi que Jacques Brault, Marie José Thériault, Hélène Rioux, Yvan Steenhout et Hélène Filion. Dans son introduction, Mme Whitfield souligne que tous ces traducteurs ont débuté leur carrière dans d’autres domaines aussi variés que la typographie, la bande dessinée, l’enseignement du latin, le chant et la danse. Ces expériences leur permettent d’enrichir leur travail de traducteur littéraire en y apportant diversité et nouvelles perspectives. Il est aussi intéressant de constater qu’aucun de ces traducteurs francophones n’a de spécialisation en Études anglaises : dans le Québec des années 1960 — la génération de traducteurs principalement représentée dans l’ouvrage — apprendre l’anglais ne nécessitait pas d’effort particulier; c’était plutôt la conséquence d’une obligation quotidienne. Mme Whitfield examine l’invisibilité des traducteurs durant la majeure partie de l’histoire canadienne et souligne le fait que cela n’a commencé à changer que tout récemment. De nos jours, la plupart des publications mentionnent le nom du traducteur à la suite de celui de l’auteur; les traducteurs exceptionnels sont reconnus et ils reçoivent même des prix pour souligner la qualité de leur travail. La question des variantes du français est aussi abordée, en particulier l’emploi du français québécois et du joual dans les traductions littéraires, faisant la preuve que la traduction n’est pas seulement une question de bon usage linguistique mais qu’elle agit aussi comme un miroir social, une représentation juste de contextes culturels différents.

Comment s’est fait le choix des traducteurs faisant l’objet d’un portrait? « Je voulais choisir des traducteurs réputés et respectés par le monde littéraire », dit Mme Whitfield, « des personnes qui ont contribué de façon importante à la profession. Je voulais aussi trouver un équilibre dans la présentation de pièces et d’autres formes littéraires. J’étais à la recherche de traducteurs ayant un nombre important d’œuvres à leur actif, qui apportent de nouvelles perspectives, des gens reconnus par leurs pairs. C’était aussi une occasion d’honorer leurs contributions à l’Association des traducteurs et traductrices littéraires. »

Mme Whitfield est un membre actif de l’Association des traducteurs et traductrices littéraires du Canada. Fondée en 1975, cette organisation professionnelle indispensable s’occupe des questions reliées au droit d’auteur, sélectionne les gagnants de prix spéciaux et sert de lien entre les traducteurs vers le français et ceux vers l’anglais. Les membres travaillent à la commercialisation et à la production d’œuvres littéraires; ils agissent souvent à titre d’intermédiaires entre les écrivains et les éditeurs. « Plusieurs membres fondateurs de l’association approchent de l’âge de la retraite », ajoute Mme Whitfield, « et je trouvais qu’il était temps de consigner leur travail et de faire l’histoire de la profession au Canada pour les générations futures. »

Ce projet en est un de longue haleine — Mme Whitfield y travaille depuis 1990. Le premier défi de taille a été de choisir les personnes qui feraient l’objet de portraits; l’étape suivante, non moins importante, a été de trouver des collaborateurs qualifiés et intéressés à les écrire. Mme Whitfield ajoute : « Je voulais que ces livres soient plus qu’un projet de recherche destiné à des spécialistes. Mon objectif était de produire des ouvrages pouvant plaire à un public cultivé. » Ces deux volumes sont en effet très agréables à lire et remplis d’anecdotes, suivant une structure invisible mais bien établie et rassemblant une mine de renseignements et de ressources. Conformément à l’objectif de Mme Whitfield de consigner les activités en traduction littéraire au Canada, la bibliographie exhaustive de chaque traducteur mis en vedette rassemble des informations jusqu’ici dispersées et difficiles à trouver, une aubaine pour les chercheurs et les étudiants.

« La traduction littéraire a de solides assises à l’Université York », déclare Mme Whitfield. « Deux des traducteurs faisant l’objet d’un portrait dans le volume en anglais, Ray Ellenwood et Barbara Godard, sont professeurs à York, et deux autres collègues de York, Sherry Simon et Robert Wallace, ont aussi écrit des textes. »

Mme Whitfield a appris récemment que son travail allait de nouveau être reconnu de façon importante. Le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada vient de lui accorder une subvention pour être Chercheur en résidence virtuelle afin de mener des recherches « portant tout particulièrement sur la contribution que la traduction littéraire peut apporter à la compréhension de l’importance de la dualité linguistique au Canada, et à la promotion de liens plus étroits entre les Canadiens francophones et anglophones. »

En plus de ces deux ouvrages, elle est aussi l’auteur de nombreux autres livres et articles publiés dans des revues savantes et littéraires et est présentement responsable des comptes rendus de traductions pour la revue University of Toronto Quarterly. Mme Whitfield est de plus poète et auteur d’œuvres de fiction et a été finaliste pour un Prix littéraire du Gouverneur général en 1991 pour Divine Diva, sa traduction du roman Venite a cantare de Daniel Gagnon. Au cours de ses deux mandats comme présidente de l’Association canadienne de traductologie (de 1995 à 1999), elle a signé un accord sur l'échange de chercheurs avec la European Society for Translation Studies et a créé le Prix Vinay et Darbelnet en traductologie.

Agnès Whitfield est l’incarnation même de sa profession et de son domaine d’intérêt. Née dans une société anglophone, elle est une des rares traductrices au pays à être si complètement bilingue qu'elle peut écrire et traduire dans les deux langues. Ses textes dans les deux volumes Le métier du double et Writing Between the Lines, ainsi que le portrait qu’elle signe de Patricia Claxton dans le volume en anglais, ont tous été publiés dans la langue d’origine. Quel sont ses projets à venir? « J’aimerais réaliser une étude exhaustive de l'histoire de la traduction littéraire au Canada », répond Mme Whitfield.

Au sujet d’Agnès Whitfield

Originaire de Peterborough en Ontario, Mme Whitfield a étudié les littératures française et québécoise à Queen's University, à l'Université de Paris IV-Sorbonne et à l’Université Laval où elle a obtenu son doctorat en 1981. Elle a travaillé au Bureau de la traduction du Secrétariat d’État du Canada en tant que traductrice professionnelle de 1976 à 1980. Elle a aussi enseigné la traduction et la littérature québécoise, tout d’abord à Queen’s University de 1980 à 1990, puis au Collège Glendon de l’Université York depuis 1990, où elle est professeur à l'École de traduction. Elle fut d'ailleurs directrice de l'École de 1992 à 1996. Professeur invité au Centro di Studi Quebecchesi and Scuola Superiore di Lingue Moderne per Interpreti e Traduttori de l’Université de Bologne en mai 2003, elle a été titulaire de la Chaire d’invité Seagram à l’Institut d’études canadiennes de l’Université McGill en 2003-2004.

Article soumis par Marika Kemeny, agente de communication de Glendon


Publié le 7 avril 2006