Le jeune Trudeau et son époque explorés à Glendon

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Toute personne qui s’intéresse à l’histoire et à la politique canadiennes des quarante dernières années fera des liens entre les noms de Monique et Max Nemni et la Révolution tranquille du Québec, la lutte contre le séparatisme, la revue Cité libre et, naturellement, Pierre Elliott Trudeau.

Monique et Max Nemni étaient les conférenciers invités à une présentation organisée le 29 janvier par le Groupe de recherche de Glendon sur les affaires publiques et internationales, et animée par le professeur de science politique, Ian Roberge. Ils ont parlé du monumental projet qu’ils mènent actuellement ensemble : une biographie intellectuelle en trois tomes de Pierre Elliott Trudeau. Le premier tome, intitulé Trudeau : fils du Québec, père du Canada. Les années de jeunesse : 1919-1944 (publié par Les éditions de L’Homme, 2006), est déjà sorti en librairie, en français et en anglais. Très bien reçu par les critiques et le public, le livre fait partie des finalistes de cette année pour le Prix Shaughnessy Cohen pour les écrits politiques, décerné par le Writers’ Trust of Canada (la Société d’encouragement aux auteurs du Canada).

De gauche à droite: Max Nemni, professeur de Glendon Ian Roberge et Monique Nemni

Les Nemni travaillent actuellement sur le deuxième tome, qui couvrira la période de 1944 à 1965 menant à la décision de Trudeau de s’engager dans une carrière politique. Le troisième tome explorera les années où il était ministre de la Justice et premier ministre, ainsi que le reste de sa carrière et de sa vie jusqu’à son décès en septembre 2000.

Les Nemni sont éminemment qualifiés pour mener à bien ce projet. Tous les deux anciens professeurs à la retraite, ils sont reconnus pour leur longue et illustre carrière universitaire. Max Nemni est un spécialiste en matière de nationalisme et de libéralisme et l’auteur de nombreux articles parus dans des revues savantes. L’un de ses articles sur la crise constitutionnelle du lac Meech en 1995 retint l’attention de Trudeau et fut à l’origine d’une amitié qui dura jusqu’au décès de celui-ci.


À noter que Monique Nemni a un lien avec Glendon : c’est là qu’elle a fait ses dix premières années dans l’enseignement et lancé le Programme de langue seconde dont elle fut la première directrice. Elle poursuivit ensuite sa carrière à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) pendant plus de 20 ans, comme directrice des programmes de formation des enseignants.

Pendant les années décisives de 1995 à 2000, durant lesquelles la séparation du Québec et le référendum menaçaient le pays, Max et Monique Nemni étaient rédacteurs en chef et directeurs de Cité libre. Fondée en 1950 par Trudeau et d’autres jeunes intellectuels, cette revue visait à lutter contre le séparatisme et à orienter l’opinion publique en faveur de la Révolution tranquille. D’une certaine manière, les Nemni sont les héritiers intellectuels et politiques de Trudeau, car ils ont assuré la continuité du mandat de la revue en tant que « voix québécoise pour le libéralisme et l’unité canadienne » à une période très critique.

Dans son testament, Trudeau a accordé l’accès complet à ses documents personnels à trois personnes seulement : John English, son biographe historique, et les Nemni. En 2006, M. English a publié le premier tome de sa biographie de Trudeau intitulé Citizen of the World: the Life of Pierre Elliott Trudeau, 1919-1968 (publiée par Knopf Canada en 2006), un autre livre finaliste pour le Prix Shaughnessy Cohen pour les écrits politiques. Les Nemni, quant à eux, ont proposé un autre genre de projet à Trudeau peu de temps avant son décès : une biographie intellectuelle détaillant ses idées et ses croyances et la transformation de celles-ci au fil des ans. Trudeau fut enchanté par cette proposition et accorda son soutien total au projet.

Pendant leur présentation du 29 janvier, Monique et Max Nemni ont donné un aperçu fascinant du projet qu’ils mènent depuis cinq ans. Ils ont énormément lu sur leur sujet mais, en fin de compte, ils se basent presque exclusivement sur les documents de Trudeau, comme source.

La collection de souvenirs de Trudeau révèle une facette de sa personnalité très peu connue : il collectionnait tout, aussi bien les vieux tickets d’autobus que les menus, les programmes de concert et les devoirs d’école. Il fit ses premières études au Collège Jean-de-Brébeuf, le centre de formation de l’élite canadienne-française de l’époque. Trudeau et ses camarades de classe furent profondément influencés par le catholicisme et le nationalisme québécois inculqués au Collège, lequel incitait ses élèves à travailler pour accroître la gloire de Dieu et protéger la langue française.

Cette nouvelle biographie révèle certaines des croyances fondamentales et permanentes de Trudeau, découlant de ses études au Collège, la plus importante étant la notion de primauté de l’individu. Certains des premiers essais de Trudeau, comme son discours à Brébeuf lors de la remise des diplômes aux élèves de sa promotion, exprimaient déjà sa fervente croyance dans cette notion; il exhortait ses camarades à être de vrais révolutionnaires luttant pour la dignité de l’individu. Un autre de ses objectifs constants – la recherche de la vérité en tant que penseur indépendant – résultait aussi de ses études à Brébeuf. Cependant, durant sa jeunesse, Trudeau se consacra à cette recherche dans les limites de la religion et du nationalisme, montrant un profond respect pour l’autorité.


Les Nemni ont emmené leur auditoire dans un voyage fascinant à la découverte de la vie et de la carrière de Trudeau, démontrant, contrairement au mythe populaire, qu’il était profondément intéressé par la politique – et actif dans ce domaine – durant sa jeunesse. Ses documents révèlent que, dès la trentaine, Trudeau voyait dans la politique son avenir et son devoir. Il se préparait d’ailleurs méthodiquement à cette carrière, par le biais de ses études comme titulaire d’une bourse Rhodes, mais aussi d’une manière plus pratique, en prenant notamment des cours de théâtre et de chant pour développer sa voix et ses compétences en art oratoire.

Dès l’âge de 21 ans, alors qu’il entrait à la faculté de droit en 1940, il faisait des discours politiques passionnés contre la conscription et la corruption politique. Il lisait beaucoup et était influencé par des philosophes moralistes comme Henri Bergson, Jacques Maritan et Emanuel Munier. À cette époque, il chérissait une croyance naïve, à savoir qu’il était possible de créer un « nouvel homme » et un « nouvel ordre » au sein de la société. Trudeau pensait que la réponse se trouvait dans la création d’un nouveau pays au sein du Québec – La Laurencie – pour les Canadiens français catholiques, qui protégerait la langue française et le catholicisme. Il commençait à faire germer l’idée d’un état québécois séparé.

Les Nemni ont aussi donné un aperçu du contexte politique et intellectuel du Québec durant les premières années de la deuxième guerre mondiale – contexte qui était totalement détaché des événements en Europe. Dans ce climat d’isolationnisme, de jeunes intellectuels comme Trudeau s’élevaient vigoureusement contre la conscription de soldats québécois pour aller faire la guerre outre-mer. Toute leur attention était focalisée sur des questions québécoises liées à la langue et à la religion.

La transformation intellectuelle de Trudeau débuta lorsqu’il alla étudier à Harvard et, plus tard, en Europe. Ses idées furent alors remises en cause et il s’éloigna peu à peu du nationalisme ethnique, préparant le terrain pour ses futures activités politiques.

Cet aperçu captivant et intime des années de jeunesse de Trudeau et de sa maturation intellectuelle ne feront qu’augmenter la compréhension et l’admiration du public pour cet homme qui, tout en conservant sa foi catholique, dépassa son endoctrinement initial et devint un ardent défenseur de la séparation de l’Église et de l’État, et des droits de la personne tout au long de sa vie.

Le premier tome Trudeau : fils du Québec, père du Canada. Les années de jeunesse : 1919-1944 est superbement documenté et facile à lire. Il donne envie de découvrir les deux prochains tomes qui seront consacrés aux années de vie publique de Trudeau.

Le Groupe de recherche de Glendon sur les affaires publiques et internationales travaille sous les conseils du professeur de science politique de Glendon, Ian Roberge. Ce groupe organise des conférences sur des sujets d’actualité, comme la présentation, le 5 février, sur Le déséquilibre fiscal par Marc-Antoine Adam, directeur de la réflexion stratégique au Ministère des relations intergouvernementales du Québec; une autre présentation a exploré Le fédéralisme et le Québec : enjeux et perspectives. Le Groupe organise aussi des Séries de documents de travail et des Séries de documents étudiants sur un vaste éventail de sujets comme Réflexions sur le fédéralisme assymétrique au Canada (Reflections on Asymmetrical Federalism in Canada); La démocratie : avancer avec prudence (Democracy: Proceed with Caution); et Prisonniers sans statut : le conflit entre les droits et la sécurité pendant la guerre contre le terrorisme (Prisoners Without Status: The Conflict Between Rights and Security in the War on Terror) et d’autres sujets encore.

Pour plus d’informations concernant le Groupe de recherche de Glendon sur les affaires publiques et internationales et ses activités, veuillez visiter son site à http://www.glendon.yorku.ca/francais/faculte/centresderecherche/api/index.html.


Cet article a été soumis par Marika Kemeny, agente de communications de Glendon.


Publié le 22 février 2007