À la Galerie Glendon : Monde parallèle, l’architecture de la survie

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Certains pans de la société demeurent invisibles à la majorité parce qu’ils rendent mal à l’aise, et parce que le fait de reconnaître leur existence exigerait à son tour un geste, une action pour changer une situation sans aucun doute inacceptable. Dans un petit entassement d’abris de fortune, au milieu des tours à bureaux et des édifices à logements du centre-ville de la Belgrade moderne, capitale de la Serbie, vit l’une de ces communautés qu’on préfère ne pas voir.


Directeur d'affaires artistiques et culturelles Martine Rheault, le commissaire Marc Audette et l'artiste Boja Vasic devant la masure à l'exposition

Ce bidonville délabré perché sur un dépotoir, fait de carton et de rebuts en tous genres, est le sujet de l’installation média de Boja Vasic, inaugurée le 23 octobre à la Galerie Glendon et portant le titre de Monde parallèle, l’architecture de la survie.

L’exposition, créée par Boja Vasic en collaboration avec sa femme, l’artiste visualiste Vessna Perunovich, est constituée de 99 photographies, accompagnées de la reconstitution d’une masure, en plein centre de la galerie. Ce documentaire est une fenêtre ouverte sur un univers indigent et pourtant optimiste. Bâti par des réfugiés de la guerre du
Kosovo, le « quartier » est maintenant le milieu de vie d’une autre communauté, également privée de citoyenneté et souvent méprisée : les Rom, que l’on connaît aussi sous le nom de gitans.

Les préjugés les plus répandus en font des fainéants, des nomades refusant de s’intégrer à la société, des paresseux malhonnêtes menant une vie toujours à la limite de la morale. En réalité, les photographies de B. Vasic montrent des familles unies, qui travaillent, même si ce travail se situe au bas de l’échelle des compétences. Les Rom gagnent pauvrement leur vie comme recycleurs, en vendant le papier, le verre, le métal et les autres matériaux qu’ils ramassent.

Boja Vasic vit à Toronto, il est photographe et artiste. Il détient un baccalauréat en beaux-arts de l’Université de Belgrade, en réalisation cinématographique et télévisuelle. Ses photos ont été remarquées en différentes occasions : lors de la 8e Biennale de Cuba, en 2003; de la VIe Biennale yougoslave des jeunes artistes de Vršac, en Serbie, en 2004; de la 13e Biennale internationale des arts de Vila Nova de Cerveira, au Portugal, en 2005; et de la Third England, en 2006. Ses vidéos ont été acclamées dans des festivals à Copenhague, à Amsterdam, à Chicago, à Denver et à Toronto. Il a gagné plusieurs prix internationaux, dont le Chris Award du Festival international du film et de la vidéo Columbus, une médaille de bronze du New York Festivals et le Gold Award du HeSCA Media Festival de Dallas. L’installation que l’on peut voir en ce moment est une exposition itinérante, qui arrive à Toronto après avoir été présentée à Thunder Bay et à Québec. Après Glendon, elle repartira vers la galerie Alternator de Kelowna.

« J’ai quitté l’ex-Yougoslavie pour immigrer au Canada, dit Boja Vasic, mais je suis retourné là-bas plusieurs fois. Lors de ma première visite, il y a vingt ans environ, j’ai remarqué, dans les parages immédiats de tours d’habitation modernes, ce village, cette espèce de favela qui est la demeure de personnes rejetées par la société. » À l’époque, B. Vasic avait les mêmes préjugés que la majorité de ses compatriotes, à savoir que les Rom étaient nomades, ingouvernables et que la situation dans laquelle ils vivaient était un choix délibéré de leur part. Un documentaire projeté en continu pendant l’exposition, qu’il a lui-même tourné dans les années quatre-vingt, reflète ces stéréotypes.

En 2005, il retourne là-bas pour y voir de plus près. À ce moment-là, certains habitants du lieu y vivent et y travaillent depuis plus de vingt ans. Boja Vasic apprend que, quand l’administration locale a essayé d’intégrer les Rom à d’autres collectivités, les habitants de celles-ci s’y sont opposés avec véhémence. L’ignorance et les préjugés ont contribué à maintenir le groupe en marge de la société, dans des conditions de vie arriérées et rudimentaires.

Malgré ce rejet, les Rom sont des gens ordinaires, qui travaillent et subviennent eux-mêmes à leurs besoins. « Ils sont comme tout le monde, commente Boja Vasic. Ils veulent l’eau courante, des salles de bains, des cuisines standard, ils veulent que leurs enfants aillent à l’école. » Beaucoup en effet n’y vont pas, parce que leur travail apporte à la famille un soutien dont elle ne peut se passer. Mais cela les maintient dans l’aliénation et perpétue leurs conditions de vie rudimentaires, puisque l’éducation est la planche de salut.

« Au coeur du petit boom économique et culturel que vit la Serbie, ajoute Boja Vasic, la mise en place de certaines mesures, encore limitées, permet d’espérer qu’un avenir meilleur se dessine pour eux. » Le gouvernement serbe a instauré un ministère chargé des besoins et des problèmes particuliers des Rom. Il est question aussi d’ouvrir des écoles dans les endroits où ils sont installés, en reconnaissance du fait que l’éducation est le meilleur moyen de briser le cercle de la misère.

Les photos que l’on peut voir à la Galerie Glendon témoignent des conditions terribles dans lesquelles vivent les Rom. Mais elles révèlent aussi une joie de vivre, une quête de la normalité et de l’acceptation qui constituent un émouvant témoignage d’humanité.

« Ce projet, c’était ma façon d’essayer de me changer, de prendre en main mes propres préjugés, déclare Boja Vasic. Par ce processus, j’espère aussi pouvoir, ne serait-ce qu’un tout petit peu, changer leur situation et leur place dans le monde. » Par le biais de son travail, Boja Vasic espère rejoindre et convaincre des professionnels ayant les compétences et le pouvoir d’améliorer les conditions matérielles et sociales de cette communauté exclue. Son prochain projet sera centré sur un autre groupe marginalisé. Il s’agit d’un long métrage documentaire, financé par le Conseil des arts de l’Ontario, sur la vie des épouses de dissidents cubains emprisonnés.

Monde parallèle, l’architecture de la survie est présenté à la Galerie Glendon du 23 octobre au 16 novembre. À partir du 27 novembre, l’exposition suivante, intitulée Empreintes de l’Expo 67, mettra en vedette le travail des artistes Ann Roberts, David Sorensen et Tony Urquhart, ainsi que des objets liés à cet événement qui a marqué la mémoire collective. La Galerie Glendon est consacrée à l’art canadien contemporain et à la promotion des artistes canadiens. Pour les heures d’ouverture de la galerie et les expositions à venir, visitez le www.glendon.yorku.ca/gallery.

Un article de Marika Kemeny, agente de communication de Glendon

Publié le 31 octobre 2007