À la mémoire de Jean Burnet, fondatrice du département de Sociologie de Glendon

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Le professeur Stuart Schoenfeld, directeur du département de Sociologie de Glendon, et Janice Newson, professeure de sociologie retraitée depuis peu du campus Keele, ont coprésidé, le 22 octobre, une cérémonie émouvante à la mémoire de Jean Burnet, professeure émérite, collègue affectionnée et directrice fondatrice du département, décédée de 14 septembre 2009.

À droite : Jean Burnet

La cérémonie commémorait la carrière illustre d’un être d’exception, une personne chaleureuse et brillante qui a illuminé la vie de tous ceux qui l’ont côtoyée. Témoin la foule qui s’était réunie pour lui rendre un dernier hommage, et qui était composée de collègues – professeurs et professionnels –, d’anciens étudiants, de voisins, de parents et d’amis.

Jean Burnet a été à maints égards une pionnière. Elle fut l’une des premières femmes à être nommée à la direction d’un département d’université, à une époque où ceux qui avaient le pouvoir de nommer les directeurs considéraient les femmes comme des citoyens de deuxième ordre. Elle avait été embauchée par Escott Reid, le premier principal de Glendon, afin de mettre sur pied un département de sociologie encore inexistant, mission qu’elle a accomplie dans le respect de l’éthos du Collège.

À gauche : Jean Burnet (à droite) avec son amie et collègue Janice Newson, professeure de sociologie retraitée de l'Université York

Dans son mot de bienvenue, l’actuel principal de Glendon, Kenneth McRoberts, a souligné le caractère révolutionnaire des réalisations de Jean Burnet : comme chercheuse et érudite, en particulier dans le domaine des études ethniques et du multiculturalisme; comme femme au sein de l’Université et de l’administration universitaire, dans une hiérarchie dominée par les hommes; et comme représentante de cette génération de professeurs qui ont contribué à faire de Glendon ce qu’il est maintenant. « Nous rendons hommage à une femme remarquable et ce faisant, nous nous trouvons à célébrer Glendon. »

À gauche : Professeur émérite Don Willmott avec des collègues du Département de Sociologie (photo de Brian Desrosiers-Tam)

Dans son allocution commémorative, S. Schoenfeld a rappelé que Jean Burnet « avait été formée à l’Université de Chicago, dans une tradition intellectuelle de reconnaissance et de promotion de la diversité, de la lutte pour surmonter les difficultés de la vie quotidienne et de la nécessité d’une réforme sociale. Au début des années 1960, la sociologie canadienne connaissait ces questions mais elles étaient loin du centre des préoccupations ; elles sont pourtant devenues la marque du département de Sociologie de Glendon. Même si Jean [Burnet] manipulait très bien les statistiques, son intérêt profond la menait vers la vie réelle des gens, leur expérience du vécu, et elle souhaitait un département qui partage cet enthousiasme. »

À gauche : D-g : Directeur du Dépt. de Sociologie Stuart Schoenfeld, le professeur Richard Weisman, et l'assistante administrative du Dépt. de Sociologie Alana Chalmers (photo de Brian Desrosiers-Tam)

Sa carrière de professeure avait commencé à l’Université de Toronto, en 1945, avant de se poursuivre à Glendon à partir de 1967. Son collègue de l’U. de T., Don Willmott, l’a suivi à titre de deuxième directeur. Ensemble ils ont orienté le département et ses nouveaux professeurs vers l’étude des gens ordinaires, les questions sociales et la lutte pour la réforme.

« La volonté de mettre en valeur la diversité et l’expérience du réel dans le programme de cours de Glendon était très marquée au département », s’est souvenu S. Schoenfeld, en évoquant la mouture originale du corps professoral : des gens fascinants rassemblés par Jean Burnet, dont certains enseignent encore à Glendon. « De manière assez imprévue pour le Collège, ce département est vite devenu l’un des plus populaires. »

À droite : Professeur de sociologie émérite de l'Université de Toronto Raymond Breton, en compagnie de l'ancienne présidente de l'Université York Lorna Marsden (photo de Brian Desrosiers-Tam)

Il a souligné le rôle de chef de file de Jean Burnet au moment où des transformations majeures remodelaient le champ de la sociologie. « Dans les universités, la multiplicité des voix et l’enthousiasme pour une nouvelle culture diversifiée, hybride, étaient en train de révolutionner les disciplines, et la sociologie était souvent à l’avant-garde de ces changements », a-t-il expliqué.

Jean Burnet avait été l’une des premières à reconnaître l’importance des études sur les femmes, une spécialisation qui n’existait pas quand elle-même avait étudié et qui était encore controversée pendant ses années à York. Elle a dirigé, pour le compte de la Multicultural Historical Society de l’Ontario, la publication d’un ouvrage intitulé Looking into My Sisters’ Eyes: An Exploration in Women’s History [non traduit]. « Elle avait décidé, tout simplement, qu’il était temps de remettre en question, à partir de la connaissance nouvelle que nous avions de l’expérience des femmes, le biais dominant qui plaçait les acteurs mâles au centre des études ethniques, et elle s’est engagée dans cette remise en cause, pas en tant que polémiste mais en tant qu’universitaire qui avait les moyens de faire connaître les excellents travaux de ses collègues », a ajouté S. Schoenfeld.

À gauche : Brian Burnet, neveu de Jean Burnet (photo de Brian Desrosiers-Tam)

Sa collègue et amie de longue date, Janice Newson, a raconté de nombreuses anecdotes pour illustrer le caractère chaleureux, le tact et la sagesse propres à Jean Burnet, ainsi que ce qu’elle a appelé son chutzpah son culot. Par exemple, cette initiation à la clarinette, au mitan de sa vie, auprès du premier clarinettiste d’un orchestre symphonique, ainsi que sa capacité à contourner les règles qu’elle jugeait discriminatoires ou injustes. J. Newson a raconté comment Jean Burnet avait fait fi du règlement qui interdisait aux femmes l’accès à Hart House, à l’Université de Toronto, où le directeur de son département avait organisé une réunion. « Jean s’est rendue à Hart House quelques minutes avant le début de la réunion. Elle a été accueillie par un portier qui l’a informée de ce que les femmes n’étaient pas admises à Hart House. Elle lui a rétorqué : “Il n’y a pas de femmes. Il n’y a que moi”, puis elle est entrée et a traversé le hall jusqu’à la salle de réunion. »

À gauche : Lawrence Crawford, voisin depuis 18 ans de Jean Burnet (photo de Brian Desrosiers-Tam)

Les récits de ses amis et collègues ont fait revivre une personnalité hors du commun, très réservée sur les questions personnelles mais prompte à défendre avec compétence ceux qui en avaient besoin. Une personne intensément éprise du paysage canadien et du mélange ethnique qui caractérise ce pays multiculturel. Dans un témoignage élogieux, Judy Young-Drache, présidente de la Fondation éducative Canada-Hongrie, a présenté Jean Burnet comme « une conseillère formidable, objective, intègre et loyale envers le multiculturalisme, et envers moi personnellement – douée en plus d’un solide sens de l’humour. » Jean Burnet avait collaboré aux recherches en vue du volume IV du rapport de la Commision royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme; elle avait présidé le comité consultatif sur les études ethniques au Canada et siégé au comité consultatif sur l’histoire ethnique du Canada.

« Elle était brillante, énergique et pleine d’initiative, a déclaré Raymond Breton, professeur émérite en sociologie à l’Université de Toronto. Quand elle a fondé le département de Sociologie de Glendon, il en existait très peu d’autres au pays, il n’y avait pas d’association, pas de périodiques. La sociologie était considérée comme une sous-province de l’économie et des sciences politiques. Les études ethniques, le domaine d’expertise de Jean, étaient encore moins développées que la sociologie, et l’université était un bastion essentiellement mâle. »

À droite : G-d : La bibliothécaire de Glendon Julianna Drexler, avec Lesley Lewis, Directrice générale, Centre des Sciences de l'Ontario et ancienne étudiante de Glendon (photo de Brian Desrosiers-Tam)

Pendant la cérémonie, les témoignages n’ont cessé d’affluer. Selon son ancien collègue, Don Willmott, Jean avait un intérêt sincère pour le bien-être des autres : « C’était étonnant de constater à quel point elle faisait passer le bien-être des autres avant le sien. » Pour Robert Leverty, directeur général de l’Ontario Historical Society, « Jean était la meilleure patronne que j’aie jamais eue. Elle a révolutionné notre organisme. Elle était une activiste politique, et une force avec laquelle il fallait compter. »

Lawrence Crawford, gérontologue à la retraite, et sa femme Andrea Walker, c.r., ont été les voisins de Jean Burnet pendant 18 ans. Ils chérissent le souvenir des moments partagés avec elle . « … Jean possédait l’intégrité, l’inspiration, l’intuition et la curiosité dont tout le monde rêve – avec juste ce qu’il faut de distance dans l’engagement. À la longue, nous en sommes venus à partager nos jardins, ses chiens, des concerts baroques et des concerts de jazz, des musées et des galeries ». En citant un proverbe africain appris dans sa jeunesse, L. Crawford a ajouté : « Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. » Puis, d’un ton nostalgique : « L’ampleur de ses connaissances et sa quête constante, rafraîchissante, pour les étendre encore ont donné lieu à des moments précieux. Je regrette seulement de ne pas avoir noté plus de choses, ou de ne pas avoir enregistré nos nombreuses conversations ».

À gauche : Jean Burnet avec son chien bien-aimé

Lesley Lewis, une ancienne de Glendon actuellement p.-d. g. du Centre des sciences de l’Ontario, était en 1966 une étudiante de Jean Burnet. « Pour les femmes comme moi, Jean était un excellent modèle », a-t-elle déclaré. En 1990, plus de 20 ans après qu’elle eut obtenu son diplôme de Glendon, L. Lewis a été nommée à la tête de la Commission des droits de la personne. « Madame Burnet m’a téléphoné pour prendre rendez-vous. Elle voulait me dire en personne à quel point elle était fière de ma réussite. Et quand nous nous sommes vues, elle m’a parlé d’un travail d’étudiant que j’avais fait pour elle. Je n’arrivais pas à croire qu’elle s’en souvenait ! »

Jean Burnet a reçu de nombreux prix et récompenses. Elle a été médaillée de l’Ordre du Canada en 1989, principalement en reconnaissance de son travail pour la Commision sur le bilinguisme et le biculturalisme; les universités York et Guelph lui ont décerné des diplômes honorifiques, et elle a reçu le prix de la Société canadienne de sociologie et d’anthropologie pour sa contribution exceptionnelle à la discipline. En 2001, les Cahiers canadiens de sociologie publiaient un article de Margit Eichler intitulé « Women Pioneers in Canadian Sociology ». Pour M. Eichler, Jean Burnet compte parmi les dix pionnières dont le travail a modelé de façon marquante le champ de la sociologie au Canada.


Au sujet de Jean Burnet
D’après la notice nécrologique parue dans le Globe and Mail de Toronto le 22 septembre 2009

Jean Robertson Burnet est morte en paix, chez elle, dans le courant de sa 90e année. Après avoir grandi à Owen Sound, elle avait obtenu une maîtrise de l’Université de Toronto et un doctorat de l’Université de Chicago. En reconnaissance de son œuvre, elle a reçu des doctorats honorifiques et d’autres honneurs, parmi lesquels l’Ordre du Canada, en 1989. Elle avait commencé sa carrière de professeure à l’Université de Toronto (1945-1967). Elle a été fondatrice et directrice (1967-1972, 1974-1976) du département de Sociologie du collège Glendon de l’Université York, et a présidé, de 1973 à 1987, le comité consultatif sur les études ethniques au Canada pour les questions liées au multiculturalisme. Pour sa contribution remarquable, elle a reçu le prix éponyme de la Société canadienne de sociologie (1990); on lui a offert la médaille Cruikshank de l’Ontario Historical Society (1996); pour l’ensemble de son œuvre, elle a été la première récipiendaire du Prix d’excellence de la Société canadienne d’études ethniques (2001). Elle a publié de nombreux ouvrages et articles dans le domaine des études ethniques et a continué de diriger la publication de divers collectifs, bien après qu’elle eut pris sa retraite.

Un article de Marika Kemeny, agente de communication de Glendon


Publié le 12 novembre 2009