Une pièce de Carole Fréchette éblouit le Théâtre Glendon

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Du 17 au 21 mars, cinq représentations de la pièce Les Quatre Morts de Marie, de l’auteure québécoise Carole Fréchette, ont été données, en français, au Théâtre Glendon. Produite pour la première fois en 1995, la pièce a mérité cette année-là un Prix du Gouverneur général. La traduction anglaise, intitulée The Four Lives of Marie et jouée pour la première fois à Toronto, a reçu un prix Chalmers en 1998.

« Les Quatre Morts de Marie repose sur une structure complexe qui défie l’idée d’une subjectivité cohérente, explique Robert Wallace, professeur émérite d’études anglaises et d’art dramatique à Glendon. Marie, c’est au moins quatre femmes en une, une femme qui vit des histoires multiples et contradictoires. Ses contradictions ne la rendent pas seulement diverse et mystérieuse; elles la rendent également crédible et séduisante, et font d’elle un personnage plus grand que la somme de ses parties. Nous pouvons tous vivre plus d’une vie et jouer de nombreux rôles. Carole exploite cette idée pour créer un théâtre extrêmement raffiné où elle célèbre la diversité et la grandeur de sa protagoniste, même lorsqu’elle lui accorde la liberté d’analyser ses actions et de les remettre en question. »


La jeune Marie avec sa mère

Robert Wallace a rencontré Carole Fréchette en 1987, alors qu’ils collaboraient tous les deux à Jeu, un périodique québécois qui traite de théâtre. « À l’époque, elle était en train de passer du métier d’actrice à celui de dramaturge […] et elle vibrait de questions et d’intuitions sur les pièces et les auteurs, ce qui donnait à nos conversations une instantanéité et une énergie dont je me souviendrai toujours. Elle comprend le théâtre de l’intérieur, et cette compréhension donne à ses pièces une forme qui leur est propre. Son expérience d’actrice lui permet de savoir de quoi les acteurs ont besoin pour donner vie à un personnage captivant, et à quoi les metteurs en scène peuvent recourir pour étoffer le jeu. »

À droite : Marie d'onze ans et demi polissant ses nouvelles chaussures

À Glendon, la production a amplement convaincu l’auditoire qu’il assistait à la transformation d’une véritable personne, depuis la Marie de 11 ans et demi, qui pense qu’elle ne mourra jamais et qui veut marcher jusqu’à la Terre de Feu avec ses nouveaux souliers, jusqu’à la jeune adulte rebelle métamorphosée en dormeuse professionnelle qui subit des tests dans son sommeil. Cette Marie adulte se crée un monde imaginaire, parce que le vrai est trop superficiel et trop étouffant. Les thèmes récurrents de cette pièce sont la solitude, l’absence de communication et la perte des illusions.

« Nous avons eu la chance d’obtenir de l’aide financière pour cette production, grâce au fonds spécial réservé aux fêtes du 50e anniversaire de l’Université York, indique Guillaume Bernardi, coordonnateur du programme d’art dramatique de Glendon. Résultat : nous avons pu embaucher deux professionnelles, une metteure en scène et une décoratrice artistique, pour travailler avec les étudiants du programme. »

À droite : Carole Fréchette lit un extrait de son oeuvre

Le décor minimaliste et les costumes très distincts ont été conçus par Lindsay C. Walker. La metteure en scène Rose Plotek, diplômée du programme de mise en scène de l’École nationale de théâtre, a opté pour une scène en passerelle, d’une grande efficacité, avec le public tout autour. L’attention des spectateurs est ainsi attirée tantôt vers la passerelle, divisée par un caniveau, tantôt vers les murs nus, ou encore vers l’un et l’autre à la fois. Les éclairages de Duncan Appleton, spécialiste des nouveaux médias à Glendon, « […] ont permis à la metteure en scène de scénariser chacun des quatre segments dans un style qui correspond aux caractéristiques de Marie lors de chacune de ses incarnations, explique R. Wallace. Les actrices qui jouent Marie sont exceptionnellement bonnes, et elles ont créé, ensemble, un sujet multidimensionnel, remarquable par les incohérences étonnantes qui accompagnent de saisissants changements physiques. »

À gauche : "Je m'appelle Marie. regardez-moi, je vous prie... "

La représentation du 19 mars était précédée d’une lecture intitulée « Causerie avec la dramaturge Carole Fréchette: Parcours d'auteur, entre le chuchotement du moi et la rumeur du monde », que présidait G. Bernardi. Il s’agissait de la première visite de Mme Fréchette à Glendon, et elle a souligné le fait que les dramaturges sont rarement invités dans les universités, car ils ne sont pas perçus tout à fait comme des auteurs par les autres auteurs, ni comme des figures importantes du monde du théâtre. « Le fait d’écrire pour la scène nous place dans un entre-deux qui me convient parfaitement, déclare-t-elle, en faisant référence au titre de la causerie qui illustre cette ambiguïté. J’aime avoir des choix, mais je n’aime pas choisir. »

Née à Montréal, Carole Fréchette a commencé sa carrière au théâtre comme actrice. Après ses études à l’École nationale de théâtre du Canada, elle s’est jointe au groupe féministe du Théâtre des Cuisines, qui a été actif jusqu’en 1981 et s’intéressait aux préoccupations des femmes, telles que l’éducation des enfants, le droit à l’avortement et les corvées domestiques. Le groupe travaillait de manière spontanée, en collectif, et la ferveur et la conviction étaient immenses. « Tout cela a pris fin quand les grands mouvements sociaux ont perdu de la vitesse et que nous nous sommes retrouvées dans une impasse idéologique et artistique », raconte-t-elle. Les productions collectives sont devenues contraignantes. Elle a réalisé aussi qu’elle voulait s’exprimer, et exprimer le monde autour d’elle, à partir d’une plate-forme plus vaste que le seul féminisme. « J’avais envie de dire je plutôt que nous, mais, plus encore, je voulais vivre dans le monde [comme il est] plutôt que le changer. »

À droite : Marie, la dormeuse professionnelle

Carole Fréchette a lancé sa carrière de dramaturge en 1989 avec Baby Blues, une pièce dont le sujet est une jeune mère qui essaie de définir ses rôles et ses compétences en tant que mère, fille, sœur, conjointe et femme de carrière, dans le brouillard des 40 nuits sans sommeil qui suivent la naissance de son enfant. Pour l’auteure, cette pièce s’est avérée être un point de bascule entre le Théâtre des Cuisines et ses réalisations ultérieures, en lui permettant de devenir la dramaturge solitaire et intuitive qu’elle considère être désormais. « C’était une étape nécessaire et il y avait là une grande part de contenu autobiographique, mais le vrai saut [dans la dramaturgie], ça a été Les Quatre Morts de Marie. C’est là que le je est apparu dans toute sa force, dès les premiers mots prononcés par Marie : ‘Je m’appelle Marie; je vous prie, regardez-moi’. Comme auteure, c’est là que je suis née. »

À gauche : Le professeur Robert Wallace avec Carole Fréchette

Les quatre Marie jouent un rôle fondateur dans la vie de Carole Fréchette. En écrivant la pièce, elle a trouvé sa voix en même temps qu’une immense liberté; elle a voyagé au cœur d’elle-même, et trouvé le courage de quitter son emploi au Conseil des Arts afin de se consacrer entièrement à l’écriture théâtrale. En quatre ans, elle a écrit cinq pièces qui témoignent d’une grande richesse créative. Sa pièce satirique Les sept jours de Simon Labrosse — l’histoire d’un chômeur qui s’invente une carrière : il aide les gens à se sentir exister en les regardant, moyennant rétribution — a été publiée la même année que La Peau d’Élisa (1999), et suivie de plusieurs courtes pièces portant sur des sujets aussi divers que la souffrance de la population libanaise pendant la guerre civile et la solitude de personnes incapables de communiquer. Elle s’est également approprié certains thèmes littéraires bien connus, avec Jean et Béatrice (qui évoque Les Mille et une Nuits), ou avec sa plus récente création, La Petite pièce interdite de Barbebleu. Elle a écrit des romans pour adolescents et traduit deux pièces de théâtre. Dans toute son œuvre se fait entendre une voix unique qui révèle une intime connaissance de soi-même et de la nature humaine, appréhendés avec un sens de l’humour et un amour de l’étrange qui n’appartiennent qu’à elle, à travers un regard plein de tendresse pour les moins heureux et pour l’humanité dans son ensemble.


Les acteurs saluent les spectateurs

Un article de Marika Kemeny, agente de communication de Glendon

Publié le 1 avril 2009