Un prof de Glendon obtient un poste de chercheur pour étudier Machiavel

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Il fut un temps où les parents s’inquiétaient de voir leurs enfants jouer à Donjons et Dragons. Ce jeu de rôle, qui a fait les manchettes dans les années 1990 pour ses liens supposés avec l’occultisme, a même été taxé d’antichristianisme. Y jouer, c’était s’engager bien avant dans la voie de la perdition.

Mais les choses ne se sont pas si mal passées pour Mark Jurdjevic, professeur d’histoire à Glendon, qui admet volontiers avoir été donjonneur dans sa jeunesse. Son penchant pour les sorciers et les nécromanciens est justement à la source de son intérêt pour l’histoire de la Renaissance, et sa brillante carrière dans le domaine lui vaut cette année un poste de chercheur à l’Institute for Advanced Study, à Princeton, au New Jersey. Il occupera ce poste à partir du mois d’août, dès le début de son congé sabbatique.

À droite : Mark Jurdjevic

« Je jouais beaucoup à D&D quand j’étais plus jeune et j’avais envie d’étudier l’histoire, explique le jeune homme. Quand je suis arrivé à l’université, je me suis dit que ça me plairait d’étudier une période pendant laquelle la magie et les frontières entre chevaliers, paladins et sorciers avaient une signification bien réelle. » Son intérêt pour Florence est venu après y avoir vécu un été avec son père, un professeur de mathématiques qui était alors en congé sabbatique. Au début de sa quatrième année d’études, Mark a voulu mieux connaître l’histoire de cette ville qu’il avait explorée avec son frère pendant que leur père travaillait. La décision de faire des études supérieures – et celle d’apprendre l’italien et le latin, à partir de zéro – s’est ensuite imposée rapidement. Avec en poche son diplôme de l’Université de Toronto, Mark Jurdjevic est parti faire son doctorat à la Northwestern University de Chicago (Ph. D. 2002), puis il a obtenu des charges d’enseignement à Yale et à l’Université d’Ottawa. Il s’est joint au département d’histoire de Glendon en 2009.

À gauche : Nicolas Machiavel

Mark Jurdjevic a publié de nombreux articles sur l’histoire de Florence à la Renaissance et vient de terminer son deuxième ouvrage, A Great and Wretched City: Promise and Failure in Machiavelli’s Florentine Political Thought (Harvard UP, à paraître au printemps 2014). Il compte poursuivre son étude des influences de la pensée politique de Nicolas Machiavel, un projet qu’il décrit comme une analyse interdisciplinaire de la correspondance du philosophe avec un groupe d’amis très proches et très constants, qui étaient eux-mêmes de prodigieux penseurs et historiens de la politique.

« Une grande partie du savoir que nous possédons sur Machiavel est motivée, sans grande surprise, par un intérêt particulier pour la théorie politique, explique-t-il. Les gens vont vers Machiavel parce qu’ils veulent connaître les grandes idées qui constituent son apport au canon politique occidental – “de Platon à l’OTAN”, si on peut dire –, plutôt que pour apprendre des choses très précises au sujet la culture à Florence pendant la Renaissance. Il a écrit beaucoup d’autres choses, pourtant, mais qui n’ont jamais été réellement intégrées à l’étude de sa “pensée politique”. »

Le premier ouvrage de l’historien, Guardians of Republicanism: The Valori Family in the Florentine Renaissance (Oxford University Press, 2007), lui a valu à la fois des louanges et des critiques – cocktail habituel quand il s’agit de Machiavel, personnage controversé tant de son vivant qu’aujourd’hui encore dans la postérité. Mais Mark Jurdjevic est convaincu, au risque de hérisser certains spécialistes, que l’auteur du Prince et du Discours sur la première décade de Tite-Live n’est pas l’homme qu’ils croient connaître.

À gauche : Mark Jurdjevic dans la maison où vécut Machiavel pendant son exil

En effet, à la lecture des œuvres tardives du penseur florentin, et notamment de son Histoire de Florence, il en est venu à la conclusion qu’elles contenaient des réflexions que les travaux portant sur ses deux ouvrages les plus connus avaient négligées. « Je le lisais et il me semblait voir partout une théorie politique… Il tirait encore de grandes conclusions universelles à partir de situations politiques propres à l’histoire de la ville. »

Pendant l’année qu’il va passer à Princeton, et qui est subventionnée par le National Endowment for the Humanities, Mark Jurdjevic entend explorer à fond la correspondance entre Machiavel et son cercle d’intellectuels florentins afin de mettre au jour les nuances changeantes de sa pensée politique. « Je souhaite montrer dans le détail que, bien enchâssé dans leurs échanges épistolaires, se trouve un effort constant pour donner sens au chaos et à la dévastation causés par les guerres d’Italie et que cet effort à son tour a transformé les principaux modes de questionnement politique, historique et philosophique », écrivait le chercheur dans l’énoncé de son projet.

« L’enjeu fondamental est d’admettre qu’il y a deux courants dans la pensée politique de Machiavel, précise-t-il. Celui que nous connaissons très bien et qui a son importance, [mais l’autre aussi, qui nous montre que] cet homme n’a pas arrêté de réfléchir en 1520. »

Un article de David Fuller, collaborateur du Yfile
Traduction de Sophie Chisogne

 

 


Publié le 24 avril 2012