Un réfugié rwandais trouve un chez-soi à Glendon

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En montant dans l’autobus pour quitter sa ville natale, dans la province rwandaise de Butare, il a tout laissé derrière lui, même son passeport. Jean Paul Niyombaza était alors étudiant en droit, né d’une mère tutsie et d’un père hutu. Ses deux parents ont été tués pendant le génocide qui a commencé en 1994 : sa mère d’abord, parce qu’elle était Tutsie, et plus tard son père, parce qu’il était Hutu. Quand, en 2002, un ami proche l’a prévenu que ceux qui avaient tué son père étaient à sa recherche, Jean Paul a pris l’autobus, dans l’espoir de s’éloigner le plus possible du Rwanda – l’Afrique du Sud ferait l’affaire.

Mais l’argent qu’il avait ne l’a mené qu’au Malawi, un peu plus qu’à mi-chemin de son objectif initial. Son excellente connaissance du français et de l’anglais lui a permis de décrocher un travail d’interprète pour le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Dans les faits, Jean Paul Niyombaza parle six langues : sa langue maternelle, le kinyarwanda, ainsi que trois autres langues africaines (le swahili, le shona et le chichewa), en plus du français et de l’anglais.

« Le Service jésuite des réfugiés, au Malawi, m’a beaucoup aidé, explique-t-il. Ils choisissaient parmi les jeunes réfugiés ceux qu’ils croyaient capables de réussir leurs études et de s’établir dans un nouveau pays. J’ai eu la chance d’être choisi. » L’organisation jésuite a contacté l’Entraide universitaire mondiale du Canada (EUMC), une agence canadienne de développement international. L’EUMC est un réseau de personnes et d’établissements d’enseignement postsecondaire dont la mission consiste à favoriser le développement des personnes et la compréhension entre les peuples, grâce à l'éducation et à la formation. On a demandé à Jean Paul Niyombaza de monter un dossier décrivant son histoire et ses études, dossier qui a été envoyé au siège de l’EUMC au Canada.

Et c’est là que la filière Glendon entre en jeu. Mme Louise Lewin, principale adjointe (Services aux étudiants) venait d’établir un programme d’aide aux étudiants-réfugiés de l’EUMC, pour parrainer des réfugiés francophones à Glendon. Elle a collaboré avec le professeur Michael Barutciski, directeur du département d’Études pluridisciplinaires de Glendon, est un spécialiste de la diplomatie, du droit international et des études sur les réfugiés. De fait, en 2005, Barutciski avait accompagné un petit groupe d’étudiants de Glendon au Rwanda, au Congo et en Tanzanie, où ils ont rencontré des habitants de ces pays et visité certaines organisations de l'ONU, comme le UNHCR, la MONUC (Mission des Nations Unies en République démocratique du Congo) et le Tribunal pénal international pour le Rwanda, des organisations humanitaires non gouvernementales, un orphelinat et un camp de réfugiés.

Avec le soutien et la collaboration des professeurs Lewin et Barutciski, et après avoir examiné attentivement de nombreux dossiers, les membres du groupe EUMC de Glendon ont décidé de parrainer Jean Paul Niyombaza. « Je suis arrivé à l’aéroport de Toronto le 14 août 2006. Le voyage avait été perturbant. Lors de l’escale en Allemagne, on m’a placé sur un vol qui avait plusieurs heures d’avance sur l’horaire prévu. Le résultat, c’est qu’il n’y avait personne pour m’accueillir à Pearson, puisque j’étais là trois heures trop tôt. Et mes bagages, qui contenaient tout ce que je possédais, ont été perdus – pour de bon », raconte-t-il.

Mais John Wires et Tammy Maclean, deux étudiants du groupe de l’EUMC de Glendon, sont arrivés à l’heure à l’aéroport, munis des documents attestant de la nouvelle identité de Jean Paul Niyombaza : carte de débarquement, numéro d’assurance sociale et carte d’assurance-maladie de l’Ontario !

« C’était en août. Tous les Canadiens autour de moi portaient des shorts et des tee-shirts et se plaignaient de la chaleur. Moi, je portais un chandail et j’avais tout le temps froid », se souvient-il. Son corps a mis un certain temps à s’adapter.

Il était le bienvenu à Glendon. L’EUMC lui a offert chambre et pension en résidence pour l’année universitaire, et Glendon a payé les frais de ses études. Il a commencé les cours en septembre, en sciences politiques, quelques semaines à peine après son arrivée.

Il en est maintenant à sa deuxième année au Canada, et se sent tranquille, prêt à parler de son expérience. Il est chez lui, ici. Il suit les cours de troisième année et espère encore devenir avocat, en droit criminel. « En Afrique, ce sont les parents qui choisissent l’occupation de leur enfant, explique-t-il. Mon père pensait que le droit était la meilleure profession pour moi. Nos écoles secondaires sont différentes de celles du Canada, parce qu’on y dirige les élèves vers des domaines de spécialisation dès le départ, plutôt que de leur offrir une éducation générale. J’ai suivi des cours de droit à ce niveau, et j’ai tout de suite été d’accord avec mon père : c’est un bon choix pour moi. »

Il est assez sûr de lui et de sa nouvelle existence pour avoir quitté la résidence et pris un appartement, près de Glendon. Tout en poursuivant ses études, Jean Paul a deux emplois qui lui permettent de subvenir à ses besoins : il est assistant d’enseignement à l’École française de Toronto (juste en face de Glendon), et travaille à temps partiel au Proctor Field House, le centre sportif de Glendon.

« J’aime les gens, et je me suis fait beaucoup d’amis, confie-t-il. Les gens de Glendon m’ont beaucoup aidé. Je me sens à l’aise dans la société multiculturelle de Toronto et je suis heureux de ne plus vivre dans la peur. » Mais les peurs anciennes sont parfois difficiles à surmonter. Le jour où il a dû aller à l’aéroport pour rencontrer quelqu’un, il s’y est rendu à l’avance pour repérer les lieux, avec beaucoup de crainte. Il a été étonné de voir les gens se promener comme ils voulaient, et de constater que personne ne lui demandait de s’identifier. Au Rwanda, les aéroports comptent parmi les endroits les plus dangereux et les mieux gardés. En fait, où que vous alliez dans le pays, vous devez avoir vos pièces d’identité sur vous et être prêt à justifier votre présence. Ce souvenir, et le souvenir des choses terribles dont il a été témoin, prendra du temps à s’estomper. Mais Jean Paul va bien, et il est reconnaissant au Canada de l’avoir accueilli.

Sa main est maintenant tendue pour venir en aide à la prochaine personne qui profitera de l’hospitalité canadienne. Avec la collaboration de Jean Paul Niyombaza, le groupe de l’EUMC de Glendon a parrainé un autre réfugié, un jeune mathématicien rwandais que celui-ci avait connu au Malawi. Gilbert Twagirumukiza est arrivé le 15 août 2007. C’est à son tour de s’installer dans ses études à Glendon, et dans sa nouvelle vie au Canada.

Un article de Marika Kemeny, agente de communication de Glendon


Publié le 6 décembre 2007