Chantal Hébert parle des médias sociaux, du journalisme et de l’importance de suivre la tendance

Partager


De gauche à droite : Roy McMurtry, chancelier de York, Chantal Hébert et
Mamdouh Shoukri, président et vice-chancelier de York

Lorsqu’elle était en 9e année, Chantal Hébert a déménagé avec sa famille de Hull à Toronto. Elle ne parlait alors pas l’anglais. Quand elle étudiait pour obtenir son diplôme dans la première école secondaire publique francophone de la province, Mme Hébert a vécu les défis liés au fait d’être unilingue dans un pays bilingue. En 1976, alors qu’elle obtenait son baccalauréat en sciences politiques au Collège universitaire de Glendon de l’Université York, elle n’avait toujours pas rédigé d’essai en anglais.

Trente-cinq ans après, Mme Hébert est chroniqueuse au journal Le Devoir de Montréal, rédactrice pour les affaires nationales au Toronto Star, et elle participe sur une base hebdomadaire au journal télévisé de la SRC, The National. Elle rédige en outre des blogues pour L’actualité. Réputée pour produire des commentaires exacts et avisés au sujet de la politique canadienne, Mme Hébert est l’une des journalistes canadiennes renommées et parfaitement bilingues.

Elle a récemment reçu un doctorat honorifique de l’Université York. Nous l’avons rencontrée quelques jours seulement avant qu’elle ne prononce son discours lors de la collation des grades et avons discuté de la place des médias sociaux dans le journalisme contemporain, de l’éducation en français et des conseils qu’elle peut donner à la Promotion 2012.

En repensant à vos débuts dans la salle de presse de Radio-Canada, pouvez-vous nous décrire les nouvelles nationales du moment ?

Cela remonte tellement loin. Pour vous donner une idée de la période à laquelle cela remonte, j’ai gagné mon premier pari politique dans le groupe du bureau un an après avoir commencé à y travailler. J’avais parié que Joe Clark serait le leader du parti Conservateur.

En 1975, le Canada pensait à peine à la Loi sur les langues officielles. La plupart des politiciens bilingues étaient francophones; rares étaient les anglophones qui parlaient aussi le français. Nous utilisions des machines à écrire !

Maintenant, nous sommes dans un environnement de nouvelles sans interruption, tout est instantané. Prenez, par exemple la course au [leadership du parti Libéral]. Personne n’en parlait à 9 h ce matin. Il a annoncé qu’il ne se présenterait pas lors du caucus du parti Libéral à 10 h. Avec leur BlackBerry, les Libéraux en ont informé les journalistes, qui l’ont alors affiché sur Twitter. Ma chronique est déjà affichée sur le site Web du Star. Il est 15 h.

 

Au sujet des médias sociaux

À propos de Twitter, vous avez un fil actif et plus de 24 000 adeptes.

En fait, je ne suis pas très bonne en ce qui concerne les médias sociaux. Je garde mon fil Twitter actif mais je ne participe pas aux batailles de messages sur Twitter. Franchement, je trouve les idées pour mes articles auprès des gens ordinaires, pas dans l’espace Twitter. Je ne pense pas que la réalité et Twitter soient la même chose.

L’omniprésence des outils et canaux sociaux a créé une plate-forme mondiale pour les journalistes citoyens. Que signifie être une journaliste « traditionnelle » à une époque de journalisme citoyen ?

Je suis payée pour ajouter au débat une analyse fondée sur les faits. Si des gens veulent débattre de choses sur Twitter ou s’ils veulent en débattre comme ils le faisaient avant dans les tavernes, c’est différent. Mon travail, qui n’a pas changé, est de fournir une analyse de la politique fondée sur les faits.

Donc, oui, je suis tout à fait en faveur des journalistes citoyens, mais un journaliste n’est pas une personne qui écrit son opinion, c’est quelqu’un qui recherche les faits et les assemble de façon à ce que les personnes qui ont un véritable emploi comme les enseignants, les médecins ou celles qui réparent les routes, et qui ne peuvent se permettre de passer leur journée sur Twitter ou ailleurs puissent rentrer chez elles le soir et prendre connaissance de ce qu’elles ont manqué car elles étaient trop occupées à apporter leur contribution à la société d’une façon plus utile que la mienne.

Consultez-vous des médias sociaux pour obtenir des informations ou pas du tout ?

Pourquoi aurais-je besoin des médias sociaux pour me procurer de l’information ? Je ne vais pas me rendre sur Twitter pour voir les réactions face aux annonces de M. Rae, comme si ce qui se trouve sur Twitter était représentatif de quelque chose, non ? Pourquoi ferais-ce cela ? Comment pourrais-je le faire ? Si je me fondais sur cela, je penserais que tous les jours, tous les Québécois manifestent dans les rues au sujet des frais de scolarité. Le fait est que ce n’est pas le cas. Je vis au cœur de Montréal. Je sais que ce n’est pas le cas, mais si je me fondais uniquement sur ce que je lis sur Twitter, je serais dans un abri.

Donc, l’importance de ce sujet d’actualité a été grossièrement exagérée ?

Non, elle n’a pas été exagérée, mais pour le journaliste, ce n’est pas ce que les gens disent de ce que les gens font qui importe, mais ce que font les gens.

Si vous interprétez à travers la lentille des médias sociaux, alors vous vous fiez à un verre déformant. Certains petits poissons auront la taille de baleines et un poisson bleu deviendra rouge.

Twitter et les médias sociaux ne sont pas un substitut aux conversations avec de réels électeurs ordinaires. Je sais que cela semble terriblement vieux jeu, cette idée de parler avec des gens réels, mais c’est plus facile pour ne pas se tromper. Si vous considérez ce qui s’est passé dans les médias nationaux lors de la dernière élection fédérale, vous remarquerez qu’une grande majorité des journalistes ne s’attendaient pas à une majorité conservatrice. Pourtant, lorsque vous parliez avec les gens, vous ne pouviez pas ignorer le message conservateur qui planait.

Et je pense en partie que, bien que les médias sociaux présentent d’immenses avantages, y compris le fait que deux secondes après que Bob Rae ait annoncé sa démission à un député, c’était affiché sur Twitter et que cela m’a permis de changer le sujet de la chronique que j’allais écrire, nous nous noyons parfois dans Twitter.

 

Au sujet de l’éducation en français

Comme vous le savez, le Centre d’excellence sur le campus Glendon a ouvert ses portes le 15 mai. La députée de Don Valley, Kathleen Wynne, a déclaré, je cite « Je pense qu’il est vraiment important que nous reconnaissions tous l’importance d’une solide francophonie en Ontario. » Quel est votre sentiment au sujet de l’importance d’avoir une éducation en langue française dans le sud de l’Ontario ?

Je pense que Glendon est un peu plus qu’un produit de l’éducation francophone en Ontario. Son existence est aussi due au fait que la langue française a acquis un meilleur statut au fil des 40 dernières années et que davantage de gens peuvent s’exprimer dans plus d’une langue.

J’ai récemment rédigé une chronique sur la façon dont, lors de l’arrivée du Bloc Québécois sur la Colline du Parlement, le français est véritablement passé du statut de réalité marginale à celui de l’une des deux langues de la Chambre des communes. Les ministres répondent de plus en plus fréquemment aux questions dans la langue dans laquelle elles leur ont été posées. C’est en partie parce que le français est maintenant considéré comme un signe de prestige pour un politicien. Cela veut dire que vous pouvez prétendre devenir, un jour, premier ministre.

Je pense que les institutions telles que Glendon ont contribué à ce changement car le bilinguisme fait partie intégrante du mode de vie des gens qui y étudient.

Mme Wynne a également fait remarquer que l’éducation en français fait « partie de notre sentiment qu’il n’existe pas seulement une façon unique de faire les choses ». Vous avez travaillé dans les deux langues officielles. Pensez-vous que le fait que vous soyez bilingue vous permet de saisir une image plus complète de la politique et de la culture de votre pays ?

Je ne sais pas si vous pouvez couvrir la politique fédérale sans comprendre les deux langues officielles. Je ne dis pas que vous devriez être capable d’écrire dans les deux langues officielles ou même de les parler, mais le fait de devoir deviner une partie de ce qui se passe dans l’une ou l’autre langue signifie qu’une partie du tout vous échappe, sans parler du fait que vous êtes payé pour rendre compte de cet ensemble.

Il est impossible d’imaginer qu’un journaliste francophone incapable de comprendre l’anglais couvre la politique nationale dans ce pays et, à mon avis, l’inverse devrait être tout aussi impossible.

 

Conseils pour la Promotion 2012

Dans quelques jours, vous allez vous adresser à la Promotion 2012 à Glendon. Quel message allez-vous transmettre aux diplômés ?

Une chose est certaine : je ne vais pas leur donner de conseils sur la façon de vivre leur vie. Je leur dirai que se doter d’un plan est une idée vraiment surfaite et que profiter des circonstances est en fait une excellente idée. Cela vous conduit là où vous n’aviez même pas imaginé d’aller, et ces lieux sont généralement bien plus intéressants que la destination prévue.

Je me suis inscrite à Glendon pour ne pas avoir à écrire en anglais.

C’est vrai ?

Hum… Lorsque nous sommes partis à Toronto (nous vivions à Hull), je ne parlais pas un mot d’anglais et j’étais en 9e année. [Dans ma nouvelle école] il n’y avait pas de cours « Anglais », il y avait le cours « English ». On étudiait Shakespeare. On étudiait The Mayor of Casterbridge, et moi, je pouvais à peine dire : « John has a dog ».

Je m’y suis inscrite [à Glendon] précisément parce que je savais que je ne pouvais, ni ne voulais, rédiger des essais en anglais. Je n’ai maîtrisé l’anglais que plus tard, parce que j’aime lire et que les livres en anglais étaient moins chers.

La première fois qu’on m’a demandé de rédiger une chronique en anglais, la personne qui m’a engagée m’a dit : « Rédiger en anglais ne vous pose pas de problème ? » et j’ai répondu : « Aucun ». C’était en 1990.

Alors, planifier ? Sûrement pas.

C’est un conseil très judicieux.

Eh bien, cela me semble mieux que de vivre la frustration de ne pas accomplir ce que l’on pensait vouloir faire, qui, soit dit en passant, n’est sans doute pas aussi intéressant que ce que l’on imaginait, mais ... impossible de le savoir avec certitude puisque le but n’a jamais été atteint.

Maintenant vous êtes à la télévision, à la radio, dans les journaux et sur l’Internet.

Allez donc chercher à comprendre. Mais vous savez, dans la vie, il se passe bien des choses. Si vous êtes assez fou pour prendre des risques, tout finit généralement bien.

Vous savez, mes fils ont leur diplôme en droit et le fait que j’obtienne ces doctorats honorifiques [Mme Hébert a reçu un doctorat en droit civil de l’Université Bishop en 2009] qui sont toujours en droit les irrite un peu. Moi, je trouve cela plutôt amusant.


Article paru dans l’édition du 21 juin 2012 d'Alumni Matters, publié par Glendon Office of Advancement, Alumni & External Relations


Publié le 13 juillet 2012