Judith Thompson donne une lecture publique à Glendon

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Judith Thompson, l’une des plus importantes dramaturges canadiennes contemporaines, était l’invitée des Conférences littéraires bp Nichol, le 26 janvier dernier. Mme Thompson, qui enseigne le théâtre à la School of English and Theatre Studies de l’Université Guelph, est une auteure prolifique et abondamment jouée, qui connaît un véritable succès tant au Canada qu’à l’étranger.

Pour l’occasion, Judith Thompson a lu des extraits de trois de ses œuvres, dont la plus récente, qui s’intitule
My Pyramids, or How I got Fired from the Dairy Queen and Ended Up in Abu Ghraib, by Private Lynndie England. Produit pour la première fois en 2005 par le Traverse Theatre d’Édimbourg, au Royaume-Uni, ce monologue met en scène la jeune soldate américaine qui s’est fait connaître par les vidéos et les photos la montrant debout, les pouces levés en signe d’approbation, devant des pyramides faites des corps nus de prisonniers iraquiens, ou en train de tenir un prisonnier en laisse, comme un chien. Judith Thompson s’inspire souvent des grands titres des journaux pour trouver un sujet, qui devient le noyau d’une création théâtrale. « Je pars toujours d’une question, de quelque chose que je ne comprends pas », dit-elle. De là, elle essaie d’imaginer pourquoi les gens agissent comme ils le font. Dans le cas de Lynndie England, ce sont sa simplicité, son espèce de nonchalance très « Amérique profonde », son patriotisme primaire et sa façon de se justifier qui l’ont fascinée.

C’était une authentique expérience théâtrale que de voir Judith Thompson lire son monologue. En un instant, elle devient Lynndie : des accessoires imaginaires, un accent, une chique de gomme, un petit air qu’elle fredonne pour elle-même et, de façon très perceptible, elle sombre dans l’ignorance, le racisme et l’aveuglement. « J’habite complètement le personnage qui parle, quel qu’il soit, de dire Mme Thompson par la suite. C’est comme passer de l’autre côté du miroir… » Quand on lui demande si elle prévoit les gestes d’un personnage ou les péripéties d’une pièce, elle fait allusion à « la tyrannie du récit ». « Ce sont les personnages qui font avancer l’histoire, dit-elle. C’est par leurs voix que j’apprends ce qui va se passer, ce qu’ils vont devenir. »

Mme Thompson a lu aussi des extraits de Pink, un monologue présenté pour la première fois en 1986, alors que l’apartheid était encore, de fait, une réalité en Afrique du Sud. Nous sommes entraînés dans cet univers par la voix d’une fillette blanche, qui parle à sa nounou zouloue sur la tombe de cette dernière. Tandis qu’elle exprime son incompréhension devant le choix qui l’a conduite à l’abandonner, elle, et la sécurité de la vie dans une famille blanche, pour les dangers de la lutte pour la liberté et les droits de l’individu, on comprend que l’esprit de cette enfant de 10 ans est déjà infecté par le racisme qui prévaut dans la société où elle vit. Mme Thompson rend à la perfection la naïveté enfantine de la fillette et sa compréhension biaisée du monde qui l’entoure. Quand on lui demande quelle part de son travail est de la fiction, et quelle part de la réalité, sa réponse suggère une combinaison des deux. « Il faut avoir au moins un peu d’expérience pertinente à ce qu’on raconte, et il y a toujours une part de soi dans chacun des textes; mais où exactement, ça n’a aucune importance, rétorque-t-elle. Ça peut être dans un tout petit détail, un mouvement, un mot, tiré de l’expérience universelle. »

Le dernier extrait dont elle a donné lecture est tiré de Perfect Pie, mise en scène pour la première fois au Tarragon Theatre, en 2000. Dans cette pièce, deux femmes, qui ont été amies intimes pendant l’adolescence puis se sont perdues de vue, se retrouvent pour un après-midi, trente ans plus tard, et ravivent de douloureux souvenirs. L’un des personnages décrit une crise d’épilepsie, expérience qu’elle compare au sentiment oppressant d’être traquée sans relâche par un désaxé malveillant. L’expérience directe de Judith Thompson, jeune femme, avec les crises d’épilepsie, transpose cela avec un réalisme effrayant.

Quand elle aborde un sujet, Judith Thompson commence habituellement par écrire un monologue : c’est par ce moyen que le plus intime dans le caractère d’un personnage peut se révéler. « Une fois qu’on a plus d’un personnage, quand on a un dialogue, les conventions sociales nuisent au dévoilement complet de l’être intérieur. On doit respecter des formules de politesse, et l’interaction est souvent très superficielle. » Par la suite, elle développe ses monologues, qui deviennent des pièces complètes. Judith Thompson est l’une de ces rares personnes qui n’éprouvent jamais l’angoisse de la page blanche. Avec cinq enfants et une carrière de professeure, le temps qu’elle peut consacrer à l’écriture est morcelé en précieux petits fragments… et miraculeusement, dans ces moments-là, ça coule de source.

Quand on lui demande ce qui la touche dans une représentation théâtrale, ses yeux s’illuminent. « L’odeur de la réalité, répond-elle. Le choc de la reconnaissance; le contact avec l’auteur, par le biais d’une expérience commune. »

Autres informations sur Judith Thompson

Judith Thompson est diplômée de l’Université Queen’s (1976) et du programme d’interprétation de l’École nationale de théâtre (1979). Après un bref tour d’horizon du métier d’actrice, elle découvre que sa vocation, c’est l’écriture. The Crackwalker, son premier texte pour le théâtre, mis en scène en 1980 par le théâtre torontois Passe Muraille, est fort louangé… et sa carrière de dramaturge est lancée.

Mme Thompson a reçu deux fois le Prix du Gouverneur général pour le théâtre, d’abord en 1985 pour sa pièce White Biting Dog, puis en 1989 pour un recueil de ses pièces, intitulé The Other Side of the Dark. Entre autres distinctions, elle a reçu un Toronto Arts Award et le Canadian Authors Association Award, ainsi que plusieurs prix Floyd S. Chalmers pour le théâtre canadien, notamment pour I Am Yours [Je t’appartiens], en 1987, et pour Lion in the Streets, en 1991. Sa pièce Tornado a reçu le prix de la meilleure pièce radiophonique, en 1988. Enfin, Mme Thompson a reçu de nombreux prix Dora Mavor Moore, offerts chaque année par la Toronto Alliance for the Performing Arts aux meilleurs créateurs du monde du théâtre et de la danse.

Autres informations sur les Conférences littéraires bp Nichol

Le département d’Études anglaises de Glendon présente cette série de conférences par des auteurs canadiens, commanditée par le Conseil du Canada, depuis le début des années 1970. Pendant les années 80, l’illustre poète bp Nichol enseignait la création littéraire au département, où il était très aimé. Après sa mort tragique et prématurée, en 1988, ses collègues ont donné son nom à la série de conférences littéraires. Chaque année, plusieurs romanciers, poètes, auteurs de nouvelles et dramaturges sont invités à Glendon pour lire des extraits de leur œuvre. Les lectures sont publiques, et très courues, tant par les étudiants que par les visiteurs. La séance de lecture est suivie d’une période de questions. Les œuvres des auteurs sont en vente sur place pendant la soirée, et à la librairie du campus.

Cet article est proposé par l’agente de communications de Glendon, Marika Kemeny.


Publié le 31 janvier 2006